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Je suis mort. N’y voyez aucun inconvénient.
Je suis mort il y a déjà de cela quelques années. Disparu, envolé, cramé, asphyxié, the end. Dead, dead, dead et re-dead. C’est ainsi. C’est la vie.

Mais n’ayez pas peur. Je ne suis pas effrayé moi. Enfin, je ne le suis plus.
Parce qu’il faut savoir que le passage le plus délicat n’est pas celui de l’acte en lui-même. Le plus délicat, c’est d’adopter le postulat adéquat. Et de s’y tenir, vaille que vaille. Comme je suis un être complexe, j’ai choisi de me torturer un minima. Tant qu‘à faire, autant faire bien.
Mais ce n’est pas chose aisée, croyez-moi. Et il va sans dire que je ne recommande pas cette méthode. Ni aux fragiles, ni aux frêles. Encore moins aux précieux douillets. Trop peu n’y survivraient pas. La privation d’exister comme je l’ai choisi ne s’accorde qu‘aux plus vaillants déficients. Comme moi.

Bref, parlons plutôt de ma fin. J’étais un corps sain accouplé à un esprit qui croyait l’être. Jusqu’au jour ou nous nous sommes aperçu qu’en réalité, nous étions bien frappés. Autant l’un que l’autre. C’est d’ailleurs ainsi que de concert, et pour des raisons aussi diverses qu‘avariées, nous avons choisi de nous supprimer. Insidieusement, patiemment et proprement.
Pour cela, nous avons simplement cessé de nous sustenter. Plus aucune nourriture. Ni spirituelle, ni réelle. Rien. Terminé. Basta.
Placards vidés, cerveau grillé, nous avons basculé. C’est fou ce que ça va vite. Les habitudes que l’on perd. Les envies que l’on ne reconnait plus. Les sensations disparaissent et les neurones s’affaiblissent. Court circuit, passage obligé.
Plus je me ratatinai, plus mon ami l’esprit s’élevait en dehors de toute réalité. Si légers que nous étions! Et plus le temps passait, plus notre apparence nous abandonnait, notre existence se compromettant fortement. Nous ne formions plus qu’une ombre funeste de nous-même. Objectif atteint, y étions presque. Enfin la fin.

C’est arrivé une nuit dans notre sommeil. Mon ami l’esprit malade a rêvé. Rêvé à en crever. Si réel, si palpable, si intense… Dans ce rêve, allongés sur un lit, lui et moi ne formions plus qu’un. Plus qu’une pauvre femme dont la maigreur avait atteint depuis longtemps les limites de l’insoutenable. A l’agonie, nue sur son lit. Non loin, un miroir. Démentielle psyché aux reflets opaques, ternes et morts. Personne, rien ne filtrait plus à travers lui. Aucun renvoi. Rien de rien.
Jusqu’à ce que cette amoindrie se lève et s’approche enfin pour se voir. Décharnée, dépecée de toutes pièces, et salement mourante. Désossée comme un vulgaire morceau de viande, ses côtes tombant peu à peu. Horreur. Nausées. Et hurlements.
C’est là. C’est à ce moment précis que je me suis senti partir. Au moment où l’esprit n’a plus vu dans son cauchemar qu’un squelette aux lambeaux de peaux gisant de part en part de la pièce. Enfin, l’insoutenable prenait faim. J’ai cessé de battre, l’esprit a cessé de rêver. Dans un cri, dans un terrible cri nous sommes partis, déchirés à jamais.

C’était fini. Nous avions définitivement cessé d’être.
Mais chose étrange, alors que nous planions encore comme un seul et même spectre au-dessus de notre dépouille, celle-ci a bougé. Ouvert les yeux, hurlé à la mort et éclaté en un million de sanglots ruisselants.
Puis, s’est péniblement levée, a enfilé ses chaussons et s’est dirigée tant bien que mal vers l’entrée. Pris son manteau, claqué la porte et a descendu les étages quatre à quatre.

Saint Denis.
Il était 4h47 ce matin là. J‘ai mangé une chorba.

Aucune morale, seule la faim compte.